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Du loup, du patou, du randonneur

Photo : le vallon des Aiguilles il y a quelques années. Cet été, un troupeau y a été attaqué, et une louve tuée le 19 août.

Le vallon des Aiguilles

Ce billet est inspiré par l’interview d’un berger, récemment diffusée sur les réseaux sociaux. Elle a le mérite de proposer un regard modéré sur le sujet, listant les inconvénients mais aussi les avantages du retour du loup pour le métier de berger et pour la montagne. Je vous incite à aller la regarder.

Ces 15, 20 dernières années, un conflit est apparu entre trois usages de la montagne, entre trois conceptions de ce que devrait être la montagne :

– un lieu de nature sauvage, pour laquelle le retour du loup est une sorte d’aboutissement, le grand prédateur qui manquait au sommet de la chaîne alimentaire ;

– un lieu de travail, pour les bergers et les troupeaux qui sont là depuis des millénaires ;

– un lieu de loisirs, pour les citadins en week-end ou en vacances.

Je pense que l’on ne peut pas réclamer que l’un de ces usages soit « le seul ». Aucun usage non plus n’est fondamentalement meilleur ou sans inconvénient.

Au vu des superficies limitées des zones de montagne, de la présence d’infrastructures humaines (routes, villages, maisons, stations, …), les Alpes françaises ne contiendront jamais d’immenses étendues sauvages comme on peut en trouver sur d’autres continents, où les grands animaux vivent sans interaction avec l’homme. Il est illusoire de vouloir cloturer ou interdire strictement à l’activité humaine des zones plus grandes que quelques kilomètres carrés (réserves intégrales à but d’étude scientifique).

Le pastoralisme vit en lien avec l’ensemble de la société, ils ne concernent pas que « les locaux ». La viande est majoritairement vendus dans les villes (et d’ailleurs dans beaucoup d’alpages, les moutons viennent d’autres régions où ils passent 8 mois de l’année !).
Par ailleurs l’argument selon lequel « le pastoralisme a façonné les paysages » me semble excessif. Au dessus d’une certaine altitude (1800, 2000m selon les lieux et les climats ?) la forêt laisse de toute manière la place à l’herbe. Pour avoir pas mal randonné en altitude dans des coins pâturés et d’autres qui n’ont pas vu un mouton depuis des décennies, des siècles ou toujours, la différence n’est quand même pas toujours flagrante visuellement ! Et même à plus basse altitude, c’est un ensemble d’activités humaines, villages, hameaux, agriculture, qui a créé les paysages des zones de moyenne montagne. Mais il serait illusoire de vouloir recréer artificiellement en 2015 la situation des montagnes de 1850, avant l’exode rural.
Mais on peut cela dit préférer largement un élevage extensif avec des animaux qui passent une partie de leur vie en montagne, à des élevages intensifs ! Et tout l’imaginaire associé aux troupeaux, aux bergers, dans les montagne, est assez largement partagé par la population rurale comme citadine.

La montagne qui aurait pour unique usage les loisirs, n’est pas non plus à mon avis un objectif souhaitable. Les terrains appartiennent souvent à quelqu’un (particulier ou collectivité) qui est légitime à souhaiter les valoriser. Et même si on ne peut pas comparer les aménagements de quelques sentiers pour la randonnée à ceux d’une station de ski, sur le principe, réserver la montagne aux loisirs serait bancal, elle n’est pas un terrain de sport.

Les trois usages vont en tout cas certainement devoir cohabiter pendant quelques décennies. Outre que le loup est protégé au niveau européen, qu’il serait difficile techniquement de l’éradiquer, qu’il reviendrait de toute manière à nouveau, une large partie de la population française ne l’accepterait pas ! L’activité pastorale et les activités ludiques et touristiques non plus ne vont pas disparaître.

Pour les randonneurs, le problème ne vient pas directement du loup, mais des patous. Bien dressés, ils se contentent de quelques aboiements et de venir renifler les randonneurs de passage, ce qui est déjà impressionnant et désagréable. Mais les « accidents » (morsures) se multiplient, avec peu de recours pour les mordus.

Personnellement, je randonne beaucoup de nuit, et je n’ai aucune envie de croiser alors un patou au milieu de son troupeau. C’est plutôt la nuit qu’ils subissent les attaques de loup, et risquent du coup d’être plus aggressifs. De mon côté, sans avoir une vision claire de l’environnement, je serais aussi plus inquiet et aurais plus de mal à réagir simplement (allumer ou éteindre la frontale ? poser ou garder le bâton-piolet ? Lui filer un coup de piolet ? Rester calme ? Etc.).
En pratique, la « technique » d’évitement marche bien : ces 15 dernières années je n’ai jamais croisé de troupeau de nuit, et en journée seulement une dizaine de fois ces chiens, sans problème autre que le temps perdu (30 minutes à attendre que le troupeau passe, avec un chien qui grogne dès que l’on essaie de faire un pas). Mais cela reporte beaucoup de randonnées au mois d’octobre, et oblige à se renseigner avant…

Et l’information est difficile à obtenir. Les bergers ont autre chose à faire que tweeter leur localisation.
En pratique, à part quelques panneaux « attention patous » avec les consignes de base au départ de certains sentiers (mais pas tous) menant à des alpages gardés, il n’y a rien.
La plupart des offices de tourisme ignorent le problème alors qu’ils seraient les plus à mêmes de compiler et diffuser l’information (présence de troupeaux sur tel alpage, de telle à telle date : les troupeaux bougent en général au cours de l’été), de manière précise. C’est une information précise qui serait utile : si c’est pour se retrouver avec le message « éviter tout le massif », c’est inutilisable…En revanche pour prendre un exemple concret en Belledonne : le troupeau est sous le Grand Colon du XX juin au YY juillet, puis dans l’alpage de la Pra jusqu’au ZZ août, puis au Grand Colon jusqu’à la descente, c’est vraiment intéressant.

Un système collaboratif est souvent évoqué sur les forums (camptocamp, bivouak.net,..) mais outre le travail que cela demanderait aux bénévoles volontaire, il serait sans doute difficile d’avoir des informations vraiment à jour et fiable…

Pour conclure comme le berger de la vidéo, en tant que randonneur j’ai un avis partagé : le loup ne me fascine pas outre mesure (bien que très heureux d’en avoir croisé un une fois en voiture, je n’ai jamais cherché à faire des affûts ou à me balader dans les coins qu’il fréquente), les troupeaux non plus (le mouton est assez stupide, et je ne suis pas fan de sa viande…), mais les deux font partie de « ma » montagne, celle que j’apprécie de parcourir pour ses paysages.

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Catégories :brève de rando
  1. 24 août 2015 à 17 h 56 mi

    J’apprécie énormément votre point de vue modéré, ainsi que celui du berger que vous citez, à l’opposé des extrémistes de tous bords qui veulent soit éradiquer le loup, soit interdire la montagne aux randonneurs, soit empècher les bergers de travailler … Mon point de vue est un peu particulier: je randonne depuis toujours avec mon chien (border collie éduqué, et ne posant aucun problème avec les moutons). De fait une grande partie des Alpes m’est désormais interdite: entre les réserves, parcs nationaux où les chiens ne sont pas admis, et les zones « à patous », seuls quelques alpages à élevage bovin exclusif me restent accessibles. Je ne pense pas qu’il serait très compliqué, ni très contraignant pour les bergers de donner leur localisation (aux offices de tourisme, ou via un site internet consultable par tout randonneur), et cela permettrait de redonner une accessibilité à nombre de ces montagnes. N’oublions pas que les randonneurs et touristes font partie intégrante de l’activité économique des régions de montagne

    • guillaumelaget
      25 août 2015 à 13 h 55 mi

      Dans le cadre de nouvelles aides et subventions (après les patous, les téléphones/radios équipés de GPS…?), c’est effectivement quelque chose qui ne serait pas très compliqué. Mais je soupçonne que la volonté politique manque, en tout cas en l’absence de pression des randonneurs et touristes…

    • 7 novembre 2015 à 17 h 14 mi

      En général, je suis assez d’accord avec une grande majorité des commentaires ci-dessus. Le monde change, mais la montagne est grande et il faut s’adapter. La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres, c’est bien connu. Il faudrait aussi que ce soit compris et accepté. L’utilisation sereine ou l’amour de la montagne, ne pourront exister (ou cohabiter) que dans le respect et l’acceptation de « l’autre ».
      L’espoir fait vivre – cordialement

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